Publié par Julie

Le cinquième plan de la jetée : critique express du film

10 décembre 2025

le cinquième plan de la jetée: critique intime et enquête
le cinquième plan de la jetée: critique intime et enquête

On entre dans Le cinquième plan de la jetée par une porte minuscule : un visage d’enfant aperçu dans un photogramme célèbre, une ressemblance qui tenaille. Ce minuscule déclic devient une odyssée familiale et critique. J’ai vu le film comme on feuillette un album qu’on croyait clos, et j’ai reconnu cette vibration qui traverse le temps quand l’image réveille la mémoire. Le geste, simple, devient enquête, poésie, transmission.

Ce que raconte l’enquête, au-delà du prétexte

Le point de départ tient à une hypothèse : et si un cousin se reconnaissait dans une silhouette de 1962 ? La réalisatrice, Dominique Cabrera, saisit cette piste ténue et transforme la supposée trouvaille en fil narratif. Le récit s’ouvre dans une salle sombre, face à des images que nous croyons connaître, et s’étire vers des archives, des voix, des zones d’ombre. Un film sur les preuves, mais aussi sur les doutes.

L’obsession n’est pas tant de clore le dossier que de le déployer. Et l’on se surprend à préférer les pans de silence aux certitudes. Entre les mains de Cabrera, chaque anecdote devient objet d’attention. Chaque détail creuse un sillon, compose une topographie intime où les dates et les visages forment une constellation fragile, pourtant lisible.

Pourquoi “Le cinquième plan de la jetée” nous aimante

Le titre, à lui seul, résonne comme un défi. Dans l’imaginaire cinéphile, Chris Marker reste l’auteur des instants photographiques qui bousculent le temps. S’adosser à ce mythe pouvait écraser le film. Cabrera choisit la persévérance discrète, le pas de côté. Plutôt que décalquer, elle dialogue : avec l’œuvre, ses fantômes, et nos propres souvenirs de spectateurs d’aujourd’hui.

Le plaisir vient de là : voir une cinéaste affronter une icône sans révérence stérile. Elle interroge les images et, par ricochet, ce que nous projetons dessus. La référence à La Jetée n’est jamais un totem, plutôt une rampe. On avance avec elle, au rythme d’une recherche qui écoute, compare, hésite.

Repères de visionnage

Réalisation Dominique Cabrera
Pays France
Durée 1h44
Format Long métrage
Genre documentaire d’enquête
Distribution Les Alchimistes

Un dispositif clair, un récit sensible

Le travail en atelier, comme scène du vrai

Le film se construit dans un espace de travail, avec tables, écrans, carnets. Cette géographie volontairement visible pose un cadre : nous ne sommes pas dans un roman-photo, mais dans une fabrique du regard. Ce dispositif assume l’artifice pour mieux accueillir le réel. Les allers-retours font partie de l’histoire, pas seulement du protocole.

Voix, souffles, hésitations

Cabrera accorde du temps aux voix. Elles tâtonnent, corrigent, se contredisent parfois. Ce chœur discret dit l’essentiel : la mémoire n’est pas un disque dur, mais une matière mouvante. Dans l’échange, le doute devient ressource. L’écoute, autant que la question, construit le film. L’émotion surgit entre deux phrases, quand un souvenir retrouve sa lumière.

La grammaire des images

Le film s’appuie sur des photos familiales, des documents, des plans contemporains. La question du montage devient centrale. Les transitions, jamais tapageuses, trouvent un rythme organique. On sent la main qui assemble, raccorde, ménage des respirations. S’il y a une enquête, elle s’écrit avec ce que le cadre permet et ce qu’il refuse.

Marker en contrechamp : héritage et divergence

La réussite du film tient à sa manière de fréquenter un monument sans s’y dissoudre. Cabrera cite, mais ne fige jamais. Marker, c’est un spectre amical, une tutelle qu’on remercie en créant une autre forme. Là où l’un sculptait le temps par la photographie fixe, l’autre arpente l’incertitude par la parole et les gestes.

Cette conversation silencieuse inscrit l’œuvre dans une filiation large : de l’essai filmé aux journaux intimes, du carnet d’enquête à la chronique familiale. On voit la cinéaste pousser les murs du cadre, mais sans emphase. L’hommage se loge dans le soin, pas dans la citation muséale.

Orly, foyer d’images et de départs

Au centre, il y a une terrasse, un aéroport, une époque. Nommer Orly suffit à convoquer les films de famille, les adieux, les départs. Le film fait de ce lieu un carrefour d’affects et de récits. Rien de spectaculaire, mais la sensation persistante d’un seuil où l’on devient autre, une porte ouverte sur la durée.

Le mot revient souvent : jetée d’Orly. Le site de la prise de vue fait affleurer d’autres histoires, lointaines ou très proches. Des albums se rouvrent, des trajectoires se croisent. Le lieu devient carte sensible. La ville, l’aérogare, les bruits, tout sert de caisse de résonance à cette petite hypothèse initiale qui, peu à peu, grandit.

L’expérience de spectateur : ce que j’ai ressenti

Je me suis surpris à retenir mon souffle lors d’un simple zoom sur une oreille, une veste, un regard flou. Cette sensation d’être assis au bord d’une piste d’atterrissage intérieure m’a accompagné longtemps après la projection. Rien de démonstratif : un art d’assembler le banal et le mythique.

Le film a ce tact rare de sortir du champ au moment opportun. Certaines réponses ne viennent pas, et c’est heureux. On ressort avec une envie : téléphoner à un parent, ouvrir une boîte de vieilles photos, préciser un prénom oublié. La salle s’éteint, mais l’enquête continue chez soi.

Les lignes de fond : famille, mémoire, politique du visage

La part la plus vibrante tient à la mémoire familiale. Elle n’est ni sacralisée, ni démontée à coups d’ironie. Elle respire. On voit comment une image fabrique un roman possible, comment un nom se charge de sens. On touche aussi à une politique du visage : ce que signifie se reconnaître dans une image, et ce que cela engage.

Cette reconnaissance suppose des archives, bien sûr, mais pas seulement. Elle réclame un tissu de gestes : parler, contredire, hypothéser, consentir. Le film nous rappelle que la vérité n’est pas une photo nette. Elle est un mouvement, une conversation entre générations, un feuilleté qui accepte l’imperfection.

Figures et échos : quand les noms deviennent passages

Le parcours convoque des artisans du cinéma qui donnent chair au récit. La mention de Pierre Lhomme, compagnon d’images de toute une époque, apporte gravité et précision. On entend des bribes d’histoires techniques qui réenchantent la matérialité du cadre. La lumière n’est pas un décor : un argument.

Un autre nom circule, presque comme une devinette : Davos Hanich. Il relie la fiction à la vie, l’écran à des terres bien réelles. Ces rapprochements traquent les coïncidences, les filiations secrètes, les boucles étonnantes de destin. Le film cultive ce territoire du hasard, sans superstition, avec un goût très sain pour le discernement.

Le jeu du hasard, pris au sérieux

Par moments, la narration se pique de maths joyeuses. Quel est le taux de probabilité que tel visage se trouve ce jour-là à cet endroit précis ? Le calcul amuse, mais sert surtout d’antidote à la croyance. On ne confond pas indice et preuve. L’élégance du film est là : ne pas écraser le mystère sous le poids d’un résultat.

Je garde le souvenir d’un éclat de rire collectif quand l’algorithme maison débouche sur une absurdité. Ce rire, loin de briser l’illusion, l’aère. Il nous rappelle que la mémoire est une science humaine avant tout, un art exact, mais pas entièrement mesurable.

Fractures historiques et transmissions

Le film effleure la géographie du départ et du retour, avec la délicatesse nécessaire. Des noms de villes, des intonations, des récits interrompus. La présence de l’Algérie dans les évocations étire la ligne intime vers l’histoire collective. Rien de thèse appuyée : une cartographie en transparence sous la peau du film.

Ce sous-texte donne du poids à l’image d’Orly. Le voyage n’est pas un motif, c’est une condition. Entre deux avions et une photo de 1962, un paysage de sentiments circule : loyautés, renoncements, promesses. Il reste dans l’air un parfum de départ, de seconde naissance possible.

Ce qui emporte, ce qui résiste

  • Un regard patient, jamais manipulateur, qui écoute avant de conclure.
  • Un sens de la nuance rare dans le documentaire d’actualité.
  • Un dispositif simple qui laisse affleurer la complexité.
  • Quelques tunnels verbaux selon les sensibilités ; on aurait aimé plus de contrechamps extérieurs.
  • Une fin ouverte qui assume la part de doute : belle, mais frustrante pour les chasseurs de dénouements.

Parallèles utiles pour prolonger la réflexion

Pour ceux qui aiment les enquêtes sensibles ancrées dans un réel brûlant, la manière dont Laetitia Larbi filme Gaza dans La voix de Hind Rajab offre un contrepoint puissant : ici l’urgence, là la lenteur, dans les deux cas la dignité des visages filmés.

Autre écho, plus musical : l’épure de l’intime dans Deux Pianos. On y retrouve une confiance dans la durée, dans l’écoute, dans l’espace laissé aux personnes filmées. Trois films, trois tempos, une même certitude : l’art du cadre révèle ce qu’on croyait invisible.

Ce que garde la mémoire après la projection

Je revois une main qui feuillette, une pause, un regard qui hésite. Je revois surtout une méthode : ne pas forcer la porte du sens. Le film s’inscrit dans une tradition d’essai personnel qui, de l’atelier au plateau de montage, raconte notre façon d’habiter les images. On sort avec le désir de revoir, de réécouter, de reposer les questions.

La beauté de cette proposition tient à un équilibre : assez de matière pour nourrir, assez de retenue pour durer. On comprend que le cinéma peut rester cet art fabuleux de la conjecture. Une hypothèse bien racontée vaut parfois plus qu’une certitude mal digérée.

Verdict express

Si l’on cherche un polar à rebondissements, le film s’adresse ailleurs. Si l’on aime sentir comment une image dérive vers la légende, comment une parenté se réinvente, on tient une pièce précieuse. L’hommage à Marker devient prétexte à raconter nos vies, nos croyances, nos angles morts.

Je recommande cette traversée à ceux qui chérissent les récits modestes, vastes par capillarité. On y apprend à lever les yeux sur les détails, à refuser les évidences, à honorer le montage comme une pensée. Les fantômes d’un plan unique nous accompagnent longtemps, et l’on s’en réjouit.

Dernière note personnelle : j’ai quitté la salle avec une envie simple. Rentrer, ouvrir une vieille boîte, et croire qu’au détour d’une photo froissée, un petit signe attendait patiemment qu’on le retrouve. C’est peut-être cela, au fond, une vraie enquête : accepter que la vérité ait la douceur d’un visage qui nous ressemble.

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